CHAPITRE XX
La cabine du bateau de Kresca était comme toutes les autres cabines de bateau, avec son mobilier vissé au plancher et son plafond bas. Les lampes à huile accrochées aux poutres sombres se balançaient au gré des longs rouleaux venus de la mer du Levant, loin là-bas. Garion aimait être en mer. Il s’y sentait apaisé, comme allégé de ses soucis. A terre, il avait toujours l’impression de courir d’un endroit à l’autre au milieu d’une foule de gens qui lui cassaient les oreilles, alors qu’en mer il se retrouvait seul avec lui même, et le balancement régulier des vagues berçait ses pensées.
Ils dînèrent frugalement, ce soir-là, d’une épaisse soupe de pois et de pain noir, puis ils restèrent un moment assis autour de la table de bois brut, à parler de tout et de rien en attendant le capitaine. Il avait promis de les rejoindre dès qu’il aurait amarré son bâtiment.
Le jeune loup était couché sous la table, aux pieds de Ce’Nedra. Il la regardait d’un air implorant, soigneusement étudié, et elle lui glissait des bouchées de nourriture en douce. Qui a dit que les loups étaient bêtes ?
— La mer a l’air drôlement agitée, fit Zakath en penchant la tête pour écouter les vagues qui s’écrasaient sur le récif. Ça risque de poser problème quand nous voudrons aborder, non ?
— J’en doute, objecta Belgarath. Cette tempête couvait probablement depuis le jour où le monde est sorti du néant. Ce n’est pas ça qui nous empêchera de prendre pied sur ce rocher.
— Je te trouve bien fataliste, protesta Beldin. Et peut-être un peu trop confiant.
— Pourquoi ? Les deux prophéties doivent se rencontrer. Elles convergent vers cet endroit depuis l’aube des temps. Elles ne laisseront rien s’opposer à l’arrivée de leurs instruments.
— Elles ont tout de même provoqué cette tempête.
— Elle n’était pas censée nous éloigner, Zandramas et nous, mais tous les autres. Seul un petit groupe de gens bien précis doit être sur ce récif, demain. Les prophéties veilleront à ce que personne d’autre n’y mette les pieds jusqu’à ce que nous ayons fait ce que nous avons à faire.
Garion regarda Cyradis. Elle était calme et sereine sous le bandeau qui lui masquait la moitié du visage. Il prit tout à coup conscience de son extraordinaire beauté.
— Ça soulève un point intéressant, Grand-père, commença-t-il. Cyradis, vous nous avez dit que l’Enfant des Ténèbres avait toujours été solitaire. Cela signifie-t-il que Zandramas nous affrontera seule, demain ?
— Tu as mal interprété mes paroles, Belgarion de Riva. Ton nom et celui de Tes compagnons sont inscrits dans les étoiles depuis le commencement des âges. Au contraire, ceux qui accompagnent l’Enfant des Ténèbres sont indifférents. Leur nom ne figure pas dans le Livre des Cieux. Zandramas est la seule émissaire de la prophétie des Ténèbres qui ait la moindre importance. Ceux qu’elle amènera avec elle auront sans nul doute été choisis au hasard, et leur nombre équilibrera le vôtre.
— Nous nous affronterons donc à forces égales, murmura Velvet d’un ton approbateur. Nous devrions nous en sortir.
— L’affaire ne se présente pas si bien pour moi, nota Beldin. A Rhéon, vous avez dressé la liste de ceux qui devaient accompagner Garion ici. Mon nom n’y figurait pas. Aurait-on oublié de m’envoyer une invitation ?
— Que non point, doux Beldin. Ta présence ici est à présent nécessaire. Zandramas a inclus dans ses forces une personne qui excède les prophéties. Tu rétablis l’équilibre.
— Cette Zandramas ne peut pas s’empêcher de tricher, soupira Silk.
— Ce n’est pas comme vous, rétorqua acidement Velvet.
— Ça n’a aucun rapport. Moi, je joue pour des petits bouts de métal de rien du tout. L’enjeu de cette partie est infiniment plus grave.
La porte de la cabine s’ouvrit devant le capitaine Kresca tenant plusieurs rouleaux de parchemin. Il avait troqué son pourpoint pour un caban taché de goudron et ôté son petit chapeau. Ses cheveux courts, argentés, offraient un contraste saisissant avec son visage boucané.
— On dirait que la tempête se calme, au moins autour du récif, dit-il. Je ne crois pas en avoir jamais vu de pareille.
— Le contraire m’étonnerait, Capitaine, confirma Beldin. Nous avons de bonnes raisons de croire que c’est la première, et probablement la dernière, de son espèce.
— Mais non, voyons, objecta le marin. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, en matière de temps comme dans les autres domaines. Tout s’est déjà produit, et plusieurs fois.
— Laisse tomber, souffla Belgarath à l’oreille de Beldin. C’est un Melcène. Il n’est pas préparé à ce genre de chose.
— Bon, fit le capitaine en poussant leurs assiettes pour étaler ses cartes sur la table. Nous sommes ici, reprit-il en indiquant un point sur la carte. De quel côté du récif voulez-vous que je vous dépose ?
— Le pic le plus élevé, répondit Belgarath.
— J’aurais dû m’en douter, soupira Kresca. C’est là où mes cartes sont les moins précises. Le temps que j’effectue les sondages autour de ce rocher, un grain a surgi de nulle part et j’ai dû prendre le large. Enfin, ça ne fait rien, nous en resterons à un quart de lieue environ et nous nous rapprocherons avec la chaloupe. Il faut tout de même que je vous dise : il y a des gens dans cette partie du récif.
— Ça, ça m’étonnerait.
— Vous connaissez d’autres créatures qui font du feu, vous ? Il y a une caverne sur la face nord de ce pic, et les marins voient parfois des flammes briller dedans. Pour moi, c’est un repaire de pirates. Ils doivent sortir par les nuits sans lune pour rançonner les navires marchands.
— On peut voir ces feux d’ici ? demanda Garion.
— Je suppose. Nous pouvons toujours jeter un coup d’œil.
Les dames, Sadi et Toth restèrent dans la cabine pendant que Garion et les autres suivaient Kresca dans la coursive et sur le pont. Le vent et les flots s’étaient apaisés.
— Tenez, fit le capitaine en tendant le doigt. Ce n’est pas évident sous cet angle, mais quand on est en pleine mer, dans l’axe de la grotte, c’est beaucoup plus net.
Garion distinguait vaguement une lueur rougeâtre à mi-hauteur d’un chicot massif qui se dressait au-dessus des flots. Les autres pics de la barrière étaient plus fins, plus élancés, mais celui du milieu rappelait étrangement à Garion la montagne tronquée qui était le site de Prolgu, en Ulgolande.
— Personne n’a jamais réussi à m’expliquer pourquoi le sommet de cette montagne est plat comme ça, fit Kresca.
— Ça doit être une longue et vieille histoire, fit Silk en frissonnant. Il ne fait pas chaud, ici. Moi, je redescends.
— A ton avis, Grand-père, d’où vient cette lumière ? demanda discrètement Garion.
— Ça doit être le Sardion, répondit le vieux sorcier sur le même ton. Nous savons qu’il est dans cette grotte.
— Comment ça, nous le savons ?
— Evidemment : lors de la rencontre, l’Orbe et le Sardion doivent être en présence l’un de l’autre tout comme Zandramas et toi. Le chercheur melcène qui a volé le Sardion – celui dont Senji nous a parlé – a contourné la pointe sud de Gandahar et disparu dans ces eaux. La coïncidence est trop belle. Le Sardion manipulait le savant et s’est fait livrer à l’endroit précis où il voulait aller. Il nous attend probablement ici, dans cette grotte, depuis près de cinq cents ans.
Garion jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. La poignée de son épée était couverte par sa gaine de cuir, mais il était à peu près sûr qu’il aurait vu luire l’Orbe à travers.
— D’habitude, l’Orbe réagit à la présence du Sardion, objecta-t-il.
— D’abord nous ne sommes peut-être pas encore assez près, ensuite les grandes étendues d’eau l’ont toujours perturbée, et puis il se peut qu’elle n’ait pas envie de se faire repérer par le Sardion, va savoir ?
— Tu la crois capable de tenir des raisonnements aussi subtils ? Jusque-là, elle m’a plutôt paru assez simpliste.
— Ne la sous-estime pas, Garion.
— Alors tout a l’air de se tenir, hein ?
— Il le faut, mon petit vieux. Sans ça, ce qui va se passer demain ne pourrait pas avoir lieu.
— Eh bien, Père ? demanda Polgara lorsqu’ils regagnèrent la cabine.
— Il y a du feu dans cette grotte, en effet, confirma-t-il, mais ses doigts tenaient un autre langage : Nous en parlerons tout à l’heure. Dans combien de temps la mer sera-t-elle au plus bas ? demanda-t-il à Kresca.
— Elle commence juste à remonter, répondit le marin. Elle va redescendre vers le lever du jour, et ça devrait être une marée d’équinoxe. Bon, je vais vous laisser dormir, maintenant. J’ai cru comprendre qu’une rude journée vous attendait.
— Merci, Capitaine, fit Garion en lui serrant la main.
— De rien, mon jeune maître, répondit le bonhomme. Le roi de Perivor m’a très bien payé ; j’aurais mauvaise grâce à ne pas me montrer coopératif.
— Tant mieux, fit Garion avec un grand sourire. Je suis toujours content de voir mes amis réussir dans la vie.
Le capitaine éclata de rire et les quitta sur un signe de main amical.
— Qu’est-ce que c’est qu’une marée des… je ne sais qui ? demanda Sadi.
— D’équinoxe. Les marées d’équinoxe sont très fortes. Ça vient de la position de la lune et du soleil, expliqua Beldin.
— Décidément, les éléments semblent se conjuguer pour faire de demain une journée très spéciale, observa Silk.
— Alors, Père, coupa Polgara. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Il y aurait du feu dans cette grotte ?
— Mouais, et je doute fort que ce soient des pirates qui le fassent. Pas après tout le mal que se sont donné les prophéties pour empêcher les touristes d’approcher de cet endroit. Pour moi, c’est sûrement le Sardion.
— Il brillerait d’un éclat rouge ?
— L’Orbe émet bien une lueur bleue, rétorqua le vieux sorcier avec un haussement d’épaules. Il est logique de penser que le Sardion rayonne d’une couleur différente.
— Pourquoi pas verte ? avança Silk.
— Le vert n’est pas une couleur primaire, objecta Beldin. C’est un mélange de jaune et de bleu.
— Vous êtes vraiment une mine d’informations inutiles, vous savez, ironisa le petit Drasnien.
— Il n’y a pas d’informations inutiles, Kheldar, riposta Beldin avec un reniflement.
— Bon, intervint Zakath. Et comment allons-nous approcher de cet endroit ?
— Cyradis, fit Belgarath, ce n’est qu’une hypothèse, mais je ne crois pas être loin de la vérité : nous arriverons ensemble à cette grotte, n’est-ce pas ? Les prophéties ne laisseront pas Zandramas nous y précéder, pas plus qu’elles ne nous permettront de la devancer, je me trompe ?
La sibylle se figea et prit une expression distante. Garion eut l’impression d’entendre ce lointain murmure collectif.
— C’est bien raisonné, Vénérable Ancien. Zandramas en a eu la révélation il y a un moment, aussi ne te dévoilé-je rien qu’elle ne sache déjà. Mais l’Enfant des Ténèbres a rejeté ses propres conclusions et s’est efforcée de passer outre.
— Si j’ai bien compris, dit Zakath, nous devons tous arriver là-bas en même temps et tout le monde est au courant, alors à quoi bon finasser ? Nous n’avons qu’à débarquer sur cette plage et aller en procession jusqu’à la grotte, non ?
— En prenant tout de même le temps d’enfiler notre armure, ajouta Garion. Je ne vois pas l’intérêt de la revêtir ici.
— Votre plan me semble correct, Zakath, approuva Durnik.
— Je ne sais pas…, objecta Silk. J’ai toujours pensé qu’un bon coup d’œil valait mieux qu’une mauvaise impasse.
— Ah, ces Drasniens ! soupira Ce’Nedra.
— Ecoutons toujours son argumentation, suggéra Velvet.
— Voilà où nous en sommes, reprit le petit voleur. Zandramas sait bien, au fond, qu’elle ne peut pas nous coiffer au poteau, n’empêche qu’elle fait des pieds et des mains pour ça depuis des mois, comme si elle espérait qu’il y aurait une exception pour elle. Mettons-nous un peu à sa place.
— Plutôt crever ! lança Ce’Nedra en faisant la grimace.
— C’est juste une façon de parler, Ce’Nedra. Bon, elle a tout fait, contre toute raison, pour arriver avant nous à cette grotte afin de couper à la rencontre avec Garion. Il a tout de même tué Torak ; quel individu sensé accepterait de gaieté de cœur d’affronter le Tueur de Dieu ?
— Je vais faire enlever ça de mes cartes de visite, ça ne va pas traîner, fit aigrement Garion.
— Attends d’être rentré à Riva. Bon, supposez qu’elle arrive devant la grotte ; elle jette un coup d’œil à droite, à gauche, et elle ne nous voit pas. A votre avis, que peut-il bien se passer dans sa tête ?
— Je crois que je vois où vous voulez en venir, fit Sadi d’un ton admiratif.
— Ça, ça ne m’étonne pas de vous, fit sèchement Zakath.
— C’est assez brillant en vérité, Kal Zakath, susurra l’eunuque. Zandramas devrait éprouver une sauvage exultation et se dire qu’elle a réussi à embobiner les prophéties et à l’emporter malgré elles.
— Maintenant, continua Silk, imaginons qu’elle nous voie sortir de derrière un rocher ; elle réalise soudain qu’elle n’est pas sortie de l’auberge, en fin de compte : elle doit encore affronter Garion et se soumettre au choix de Cyradis. Que croyez-vous qu’elle se dise ?
— Elle risque d’être déçue, répondit Velvet.
— Déçue est un bel euphémisme. Je dirais plutôt assez déconfite. Ajoutez à ça une bonne dose d’exaspération, une rasade de trouille, et elle devrait pas mal perdre le nord. Nous avons de bonnes raisons de penser qu’il y aura de la bagarre quand nous arriverons là-bas, et il est toujours avantageux d’affronter un adversaire affolé.
— C’est une tactique intéressante, convint Zakath.
— Je vous suis, fit Belgarath. Même si ça ne sert qu’à la mettre en rogne, ce sera toujours ça de pris. Il y a trop longtemps que j’attends l’occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce. Je lui dois bien ça pour avoir mis les Oracles ashabènes en lambeaux. Je vais parler au capitaine Kresca, demain matin. S’il y avait une plage du côté est du pic, nous pourrions nous glisser le long de la paroi sans nous faire repérer. A marée basse, nous devrions y arriver. Je me vois déjà attendre près de l’entrée de la grotte que Zandramas fasse son apparition pour sortir de ma cachette et lui faire la surprise de sa vie, ajouta-t-il avec gourmandise.
— Je pourrais faire un petit vol de reconnaissance et vous prévenir quand elle abordera à son tour, proposa Beldin.
— D’accord, mon Oncle, mais pas sous la forme d’un faucon, objecta Polgara.
— Et pourquoi pas ?
— Zandramas n’est pas stupide. Que voudriez-vous qu’un faucon trouve à manger sur ce récif ?
— Elle penserait peut-être que la tempête m’a poussé vers la haute mer.
— Vous voulez vraiment risquer votre gouvernail de queue pour des suppositions ? Une mouette, mon Oncle.
— Une mouette ? s’étrangla le petit sorcier bossu. Ces volatiles sont tellement stupides et répugnants !
— Ça ne devrait pas vous déplaire, ironisa Silk.
— N’en rajoutez pas, Kheldar, gronda Beldin.
— Quel jour du mois est né le prince Geran ? demanda très vite le petit Drasnien en comptant sur ses doigts.
— Le septième, pourquoi ? répondit Ce’Nedra.
— Demain sera vraiment une journée spéciale. Si je ne me trompe, ce sera le deuxième anniversaire de votre fils.
— Mais non, voyons ! Mon bébé est né en hiver.
— Ce’Nedra, fit doucement Garion. Riva est presque tout en haut du monde. Nous sommes tout en bas. C’est l’hiver à Riva en ce moment. Additionne les mois que Geran a passés avec nous avant que Zandramas ne l’enlève, le temps qu’il nous a fallu pour aller de Rhéon à Prolgu puis à Tol Honeth, en Nyissie et je ne sais où encore et tu verras que ça fait déjà deux ans.
Elle fronça les sourcils comme si elle comptait mentalement, puis elle ouvrit tout grand les yeux.
— Mais c’est vrai ! Geran aura deux ans demain !
— Je vais vous trouver quelque chose à lui offrir, Ce’Nedra, fit gentiment Durnik. Un garçon qui a été si longtemps séparé de sa famille a bien mérité un cadeau d’anniversaire.
Les yeux de Ce’Nedra s’emplirent de larmes.
— Oh, Durnik ! dit-elle en se jetant à son cou. Vous pensez toujours à tout !
Garion regarda tante Pol.
— Tu devrais la mettre au lit, suggéra-t-il en remuant discrètement les doigts. Nous sommes tous à bout et si elle commence à ressasser, elle va se mettre dans tous ses états. La journée de demain sera assez éprouvante comme ça.
— Bonne idée.
Lorsque les dames furent parties se coucher, Garion et ses compagnons restèrent encore un moment ensemble, à passer en revue les aventures qu’ils avaient vécues depuis cette nuit battue par les vents, il y avait si longtemps, où Garion, Belgarath, tante Pol et Durnik avaient quitté la ferme de Faldor pour arpenter le monde – un monde où le possible et l’impossible se mêlaient inexorablement. Garion eut à nouveau l’impression de se laver de tout, mais il y avait autre chose. En récapitulant ce qui leur était arrivé au cours du long voyage qui les avait amenés devant ce récif dressé dans les ténèbres, c’était comme s’ils affermissaient leur résolution et se concentraient sur le but à atteindre, et il en retirait une sorte de réconfort.
— Bon, ça suffit, dit enfin Belgarath en se levant. Le passé est le passé. Il est temps de remballer tout ça et de regarder vers l’avenir. Allons dormir.
Garion tenta de se glisser sous les couvertures sans réveiller Ce’Nedra, mais elle se retourna vers lui.
— Je croyais que tu ne viendrais jamais te coucher, dit-elle d’une voix ensommeillée.
— Nous parlions.
— Je sais. On vous entendait jusqu’ici. Et les hommes prétendent que les femmes sont bavardes !
— Tu n’es pas d’accord ?
— Peut-être, mais au moins elles arrivent à parler en s’occupant les mains, alors que les hommes…
Il y eut un long silence.
— Garion, reprit-elle enfin. Tu pourrais me prêter ton couteau, celui que Durnik t’avait donné quand tu étais petit ?
— Si tu veux couper quelque chose, dis-le moi, je le ferai.
— Ce n’est pas ça, Garion. Je voudrais juste avoir un couteau sur moi, demain.
— Pour quoi faire ?
— Pour tuer cette Zandramas.
— Ce’Nedra, voyons !
— J’ai le droit de la tuer, Garion. Tu as dit à Cyradis que tu ne pensais pas pouvoir le faire parce que c’était une femme. Je n’aurai pas tant de scrupules. Je vais lui arracher le cœur – si elle en a un –, et je prendrai bien mon temps.
Elle prononça ces paroles avec une férocité dont il ne l’aurait pas crue capable.
— J’ai soif de sang, Garion ! Je veux voir couler son sang et l’entendre crier quand je lui tordrai la lame dans le cœur. Tu me prêteras ta dague, dis, Garion ?
— Sûrement pas !
— Eh bien, tant pis, dit-elle d’une voix glaciale. Je suis sûre que Liselle me prêtera une des siennes. C’est une femme. Elle me comprendra, elle.
Sur ce, elle lui tourna le dos.
— Ce’Nedra, dit-il d’un ton implacable.
— Oui ? répondit-elle, boudeuse.
— Sois raisonnable, mon petit chou.
— Je n’ai pas envie d’être raisonnable. Je veux tuer Zandramas !
— Je ne te laisserai pas faire une telle folie. Nous avons des choses infiniment plus importantes à faire demain.
— Tu as raison, soupira-t-elle. C’est juste que… Oh, rien…
Elle se retourna et le prit par le cou.
— Allez, on dort.
Elle se blottit tout contre lui et, au bout d’un moment, il sentit à sa respiration régulière qu’elle s’était assoupie.
— Tu aurais dû lui donner ce qu’elle te demandait, fit sa voix intérieure. Silk le lui aurait aisément repris.
— Mais…
— J’ai autre chose à te dire, Garion. As-tu pensé à ton successeur ?
— Oui. Un peu. Mais je n’en vois aucun qui fasse l’affaire.
— As-tu sérieusement réfléchi ?
— Je crois, mais je n’ai pas encore réussi à me décider.
— Tu n’es pas obligé de choisir tout de suite. Il te suffit pour l’instant de penser très fort à chacun d’eux afin de graver leur image dans ton esprit.
— Et quand devrai-je prendre ma décision ?
— Le plus tard possible, Garion. Zandramas est peut-être capable de lire dans tes pensées, mais elle ne peut deviner ce que tu n’as pas encore décidé.
— Et si je me trompe ?
— Je ne crois pas que tu puisses te tromper, Garion. Vraiment, je ne le crois pas.
Garion dormit d’un sommeil agité. Il fit des rêves chaotiques, désordonnés, dont il se réveillait pour replonger aussitôt dans d’autres, plus fébriles encore. Il revécut, déformés, les étranges songes qui l’avaient tellement perturbé cette fameuse nuit, dans l’Ile des Vents, juste avant que sa vie ne bascule à jamais. La question « Es-tu prêt ? » revenait sans cesse et ses échos retentissaient dans le labyrinthe de son esprit. Il se revit devant Rundorig et les conseils de tante Pol sur la façon de tuer son ami d’enfance rugirent à nouveau dans son esprit. Puis il se retrouva dans les bois enneigés, à l’extérieur du Val d’Alorie, devant le sanglier qui fonçait dans la neige, les yeux brûlants de haine.
— Es-tu prêt ? lui demanda Barak avant de lâcher l’animal.
Il se revit alors dans la plaine sans couleur aucune, entouré par les pièces d’un jeu incompréhensible. Il se demandait quelle pièce déplacer et la voix qui retentissait dans le secret de son esprit lui disait de se dépêcher.
Le rêve changea subtilement et prit une coloration différente. Nos rêves, si bizarres soient-ils, ont toujours quelque chose de familier. Après tout, ils sont générés par notre propre esprit. Garion avait à présent l’impression que ses rêves étaient forgés par une conscience différente et hostile, de la même façon que Torak avait fait intrusion dans ses songes et ses pensées avant la rencontre de Cthol Mishrak.
Il fut une fois de plus devant Asharak le Murgo, dans la Sylve des Dryades. Il déchaînait son Vouloir par cette seule gifle et ce mot fatidique : « Brûle ! » C’était un cauchemar familier. Il hantait le sommeil de Garion depuis des années. Il vit fumer et se racornir la joue d’Asharak. Il entendit sa plainte terrifiante : « Grâce, Maître, grâce ! » Mais il repoussa cette prière et affermit son Vouloir. Seulement au lieu du dégoût de lui-même qui l’accompagnait toujours, ce souvenir était assorti d’une cruelle jubilation. C’est avec un plaisir malsain qu’il regardait son ennemi brûler et se tordre de douleur devant lui. Et en même temps, au plus profond de lui-même, quelque chose hurlait et reniait cette joie hideuse.
Puis il se revit à Cthol Mishrak. Son épée embrasée plongeait dans le corps du Dieu mutilé. Le cri atroce de Torak, son « Mère ! » ne l’emplit pas, cette fois, de pitié, mais d’une bouleversante exaltation. Il sentit qu’il éclatait d’un rire sauvage, impitoyable, qui effaçait toute humanité en lui.
Alors Garion poussa un hurlement d’horreur silencieux, moins inspiré par le désespoir et la souffrance de ceux qu’il avait anéantis que par la joie que lui inspirait leur agonie.